Russie: Fenêtre sur steppe/Perle de Sibérie

Carnet de route

Transsibérien-Baikal hiver
      

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Carnet de route

Sommaire

Partie1: Fenêtre sur steppes, l'imaginaire à portée de train
        Le train, un univers à appréhender
        Notions de temps
        Les gamins de Omsk
        Le chat égyptien qui se prenait pour un sibérien
        Dernier fuseau
Partie2: Perle de Sibérie
        Ecran de glace, écran tactile
        Croyance bouriate
        Besoins essentiels
        La nature: source et ressource
        Kocherikovo
        Triste nouvelle
        Trajet retour

Fenêtre sur steppe, l'imaginaire à portée de train

Le train, un univers à appréhender


                Après une nuit dans un hôtel de la banlieue moscovite, courroucé par les ronflements gutturaux de ma voisine de chambre, je rejoins la banquette de mon wagon, les idées vaseuses, l'imaginaire en rade, le corps sans hauteur. Bientôt, dans le sillon long d'un univers mobile et inconnu, huis clos confortable à apprivoiser, se dessineront autant de sensations que d'histoires et de paysages sans limite.

                Le doux ronron du train transperce la nuit, oubliant les vagues de froid. A l'intérieur des wagons la chaleur contraste. Les amplitudes caractérisent les intérieurs russes et mieux vaut s'y être préparés pour ne pas s'y sentir opprimés. Le serpent de fer saccade sa marche en avant, longue et inaltérable, à la recherche des rails qui se succèdent sans discontinuité, témoignage d'un passé acharné à lutter contre les distances et à relier les hommes. Ils apparaissent dans la lumière brumeuse des éclairages de la locomotive pour aussitôt disparaître une fois avalés. A travers les fenêtres crasseuses les lumières des villages diffusent leurs éclairages blancs et apportent la seule certitude de l'hiver. Le sol paré de neige regarde immobile le trans-Russie, dénomination moins étriquée que celle de transsibérien, qui offre le spectacle garanti du passage d'un peloton étiré, engagé dans une course sans montre à la vitesse moyenne de 60km/h. A ce rythme, avec les affolantes distances qui déchirent le pays, mieux vaut de se prémunir d'indispensables lectures et victuailles à dévorer.

                Tout voyage en train verra comme préambule le passage en cabine de change, les toilettes unique lieu intime du voyage immobile, pour se parer d'une tenue confortable. Le wagon devient pour une tranche de vie un intérieur à personnaliser. Les arrêts sont des occasions pour descendre le marche pied de la porte ouverte par la provonitsa, en quête de nourriture, d'une bouffée d'air frais ou de fumée de cigarettes, ou encore d'un peu d'exercice pour délier les jambes engourdis par les heures d'immobilité. Lorsque la locomotive ralentit les babouchkas emmitouflées sous leur épais manteaux s'empressent sur les quais, paniers emplis de soupes, de pirochkis et de bières déjà fraîches et dissimulées sous un linge à l'abri du regard policier.

                
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Transsibérien-Baikal hiver

Notions de temps

La distance et le temps sont intimement liés en Russie. La mesure du temps est tout un art dans lequel celui qui voyage à bord d'un train doit exceller. Les voyages ne se comptent pas en kilomètres mais en jours, pris au piège dans un couloir mobile qui défile dans le paysage vaste. Traverser les steppes infinies, c'est briser les réflexes conditionnés des mesures, et tandis que l'exploratrice métallique fore sous l'action des motrices prêtes à en découdre comme la meute de chiens du musher excitée à l'idée de s'aventurer dans les traces blanches d'un décors vierge, le temps se condense, se contracte, comme si le froid avait gagné dans ces contrées la faculté de ralentir les aiguilles de l'horloge. Pour tenter de s'opposer à cette force incontrôlable l'homme à inventé les fuseaux horaires qui de jour en jour, d'ouest en est, dans la longueur inaltérable, dressent des ponts temporels. Pour ne pas perturber le voyageur, partout l'heure sera celle de la capitale, métronome national qui rappelle que la réalité reste la maitrise de l'ouest.

                Sur la couchette supérieure, accompagné par ma bibliothèque itinérante, les secousses douces rythment la nuit. Les saccades des rails alimentent celles du sommeil qui prolongent les heures nocturnes et les étirent à en faire des journées entières où le temps suspendu accentue la sensation de douceur procurée par l'unique drap qui m'enveloppe. Le crépuscule donne de la consistance au blanc immaculé qui chaque jour de mon inconscient qui s'éveille éclaircit la réalité enneigée. Le motif d'aller chercher de l'eau bouillante au samovar pour arroser le café soluble déposé au fond de ma tasse cerclée de dentelles métalliques au cigle du réseau ferré russe est une raison suffisante pour m'extraire de mon berceau.
               
                Le thermomètre au dessus de la gare affiche -4°C. Une halte de 25 minutes permet de tâter la température et de se dégourdir les jambes. Sur la plateforme qui s'élève au dessus des rails et domine les nombreux quais et trains alignés, la milice m'interpelle tandis que je capte quelques images dans le boitier de mon appareil photo. Si photographier un bâtiment public est un délit, comme on me le rappelle, alors je suis un délinquant. J'explique que je vais reprendre le train, mais ils me demandent mon passeport et inscrivent sur un carnet mon numéro de document, avant de me laisser redescendre les marches du grand escalier de béton.
               
                
Le grand linceul blanc a revêtu le sol de la forêt qui résiste en brandissant vers le ciel ses flèches de bois. La neige des jours passés à dégouliné des arbres sous les assauts de l'astre brûlant. Il ne subsiste que les soldats dénudés de l'hiver, branches effeuillées, qui patienteront des semaines et des mois avant de voir bourgeonner leur ramification et verdir leurs bras décharnés.
               
                En bout de wagon, deux jeunes hommes bâtent la mesure du rail en entrainant les colocataires temporaires au son de leur l'accordéon. La provonidtsa est captivée. Moi aussi. C'est une manière de lutter contre le temps. Le jeune tadjikistanais qui s'évertue à pianoter sur les claviers et à actionner les soufflets de son instrument entonne des couplets repris par les voisins de compartiment. Dans son pays il est difficile de gagner sa vie. Alors il ira jusqu'à Ekaterinbourg où il a trouvé un travail. C'est le chant du partisan transsibérien qui résonne. A l'autre extrémité deux jeunes femmes grimpent sur le marchepied du wagon, fourrure élégante comme juste corps et talons à transpercer mon stoïcisme. Le nez toujours collé à la fenêtre je recherche dans la neige des traces dessinées par des d'animaux. Celles de Michel Strogoff ont été depuis longtemps effacées par les pluies et recouvertes par la neige. Il y a quatre ans, suivant son parcours de la capitale jusqu'à sa destination où le Tsar reçu son message à Irkoutsk, je n'avais déjà pu apercevoir le moindre indice laissé par son passage. Qu'importe. Les empreintes sont celles que l'on laisse dans notre mémoire.
               
                Je quitte la fenêtre et me plonge dans une autre réalité fantasmée. Dans «Tangente vers l'est» Maélis de Kerangal réunit dans le transsibérien Anioushka, un jeune engagé russe fuyant son incorporation au service militaire, et Hélène une jeune française dont les motivations à l'aider dans son entreprise resteront aussi inconnues que déraisonnables. Ma réalité, c'est que la police pour la seconde fois de la journée me demande mes papiers et mon titre de transport, cette fois pour consommation d'alcool. Une chance que je ne sois pas encore interdit de feuilleter des bouquins ou de griffonner sur un carnet, sans quoi je finirais au goulag.
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Transsibérien-Baikal hiver

Les gamins de Omsk

«Même si devais vivre 3000 ans ou bien 30 000, souviens toi tout de même que nul ne perd une vie autre que celle qu'il vit, ni ne vit une autre vie autre que celle qu'il perd». Marc Aurèle.
               
  • 15°C mordent les mâchoires du train à l'arrêt de Novossibirsk. Les provonistas qui prennent la relève nocturne s'évertuent à déglacer les motrices à coup de barres de fer. Je m'apprête à écouter les murmures des feuilles surlignées, échos de la forêt, steppe immense archivée en quelques pages. Le wagon est notre hôte. Souvenir des transports vers l'est, des déportés qui entreprirent le voyage vers les goulags de Sakhaline ou de Magadan, les lieux où d'héroïques voyageurs n'ont de destinée que l'enfer gelé auquel ils sont promis à l'autre bout du monde et où toute tentative d'évasion n'a équivalent que la perte, même si la littérature tente de faire surgir quelques mythes. Ma destination est autre. Je pars au royaume de la poésie où d'autres chants, en d'autres heures et en d'autres lieux me sont versés. Ce sont ceux de Guillaume Appolinaire pour Lou son amour qu'il doit quitter pour le front. C'était en 1916. Des poêmes pour chanter le manque et l'amour.
               
«Un train couvert de neige apporte à Tomsk en Sibérie
Des nouvelles de la champagne
Adieu mon petit Lou adieu
Adieu le ciel a des cheveux gris»
               
                Je pourrais aussi me faire des cheveux gris si comme l'empereur Aurèle ne l'avait rappelé le présent est le seul temps qui ne se vive. Le lâcher prise est une arme absolue contre les énergies fracassantes. Depuis Omsk 14heures de trace rectiligne transportent une équipe de jeunes hockeyeurs qui d'un coup ont empli le wagon déserté. D'un coup d'un seul une bande de mioches, excités par un voyage confiné, avec la fougue débordante de leurs 9 ou 10 ans, ont transformé nos appartements de mise hors du temps en une

cacophonie sans nom, un chahut sans égal, une cours de récréation avec comme surveillants des parents bien peu regardant ou mal entendant. Profitant de la sieste imposée, ce sont eux, les grands enfants, qui s'empiffrent de bouteilles de champagne avant d'aller se rétamer au wagon restaurant à coups de bouteilles de bière dans une confusion de flirt que leurs protégés endormis font bien de ne pas voir. On ne joue pas avec un russe qui boit!
               
                Le train est une parenthèse flottante. On y perd les repères de temps. Le paysage à n'en plus finir offre des immensités dont l'épaisseur de neige augmente au fil des jours, tandis que les températures extérieures diminuent. Le ciel d'un bleu limpide continue de diffuser une lumière éblouissante. Les fuseaux que nous transperçons sans autre bruit que les «ta ta tam» de l'acier sur les lignes de fuite font perdre la notion de cadran à ma montre. Il faut savoir s'y abandonner, laisser défiler l'espace et les aiguilles affolées. Notre voisin de banquette l'a très bien assimilé, allongé, résigné à tout remettre entre les bras de la grande horloge. S'abandonner au présent sans ressasser le passé, ni attendre le futur. Dans le balancement et le calme retrouvé, la course vers l'est se poursuit. Le secret qui lie le russe à la Russie s'inscrit dans la relation qu'il donne au temps.
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Transsibérien-Baikal hiver

Le chat égyptien qui se prenait pour un sibérien

«Mais si l'on regarde le ciel vert pâle, semé d'étoiles, où l'on ne découvre ni nuage ni tâche, on comprend pourquoi l'air tiède est immobile, pourquoi la nature est sur ses gardes et craint de bouger: elle a peur et pitié de perdre ne fût-ce qu'un moment de vie» (Tchekov)
               
                La fenêtre est une porte vers l'imaginaire. A travers le carreau sali par les fumées recrachées comme gage d'une progression sans relâche, les paysages fascinants de la steppe sibérienne continuent de défier les limites de l'entendement. Le relief s'affine, se modèle, et dessine des formes qui brisent les étendues planes des journées digérées. Une mystérieuse force happe mon regard sur les collines qui ploient sous le poids du manteau blanc toujours plus épais. L'appel du grand large, du grand nord ou du grand est, exercent une attraction aussi mystérieuse que profonde. Comment ne pas être submergé par les paysages dessinés au pinceau d'un crépuscule qui jette ses couleurs les plus douces sur sa toile blanche. A la poursuite de la maternité solaire, il faut encore bousculer les aiguilles du temps pour ne pas être avalés par la nuit toujours plus hâtive, à des longitudes pourtant bien inférieures à celles du cercle polaire. J'y mêle des pépites musicales, découvertes enivrantes qui accompagnent la course déclinante d'une luminosité qui magnifie l'œuvre poétique. J'y croise Milla Brune, Anita Drake, Get well soon et les sonorités qui glissent sur une piste sensorielle.
               
                Que fait dans le wagon un chaton de 3 mois, le corps pelé, non d'une maladie mais de race, les oreilles pointues, les yeux bleus sibériens mais aussi peu adapté aux conditions climatiques qu'un joueur de water polo venu faire une compétition hivernale dans ces contrées! Le pauvre animal est déjà malade et son jeune maître le protège emmailloté et protégé sous son pull tandis qu'il se déplace le long des wagons, franchissant les soufflets qui relient les microcosmes, exposé aux courants d'air glacé venu de dehors.
               
                
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Pendant que la provonidtsa circule le long du couloir central, déverrouille d'un tour de clé la porte des toilettes fermée pour chaque arrêt conséquent, je surveille d'un œil son uniforme bleu nuit. A travers le hublot se dessine une image trouble qui renvoie au passé et au mystère que représente ce pays. Bercé par des sons de la plus élégante mélancolie traditionnelle qui résonne dans mes tympans, des frissons s'emparent soudainement de mon corps abandonné et résigné à absorber cette trame en filigrane.
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Photos de Saint Petersbourg

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Dernier fuseau

Les derniers fuseaux horaires franchis sont les obstacles au sommeil. En tentant de se raccrocher à l'horloge locale, il faut déjouer celle du corps mais ce dernier ne s'y trompe pas. Alors poursuivant dans la nuit sombre et froide à hauteur de couchette supérieure, je contemple la vie endormie du wagon et accompagne Légorouchka, le héros de Tchekhov qui parcourt les steppes, plus à l'ouest, à la période où les ruisseaux coulent et l'herbe verte nourrit les chevaux des calèches. Je me souviens de ces rivières abondantes, de ces étendues vastes et sauvages, lorsque je les traversais à la saison sèche. Un intervalle de temps m'enfonce dans les saisons et me fait sombrer dans la nuit inconsciente, songeant au monde clos du wagon où les visages entrent dans un quotidien intime alors qu'ils restent parfaitement inconnus. La mélancolie douce que porte le russe sur son visage est entièrement contenu dans le wagon imprégné de ses ombres familières qui s'étirent sur les matelas déroulés, vont et viennent entre la couche et le samovar qui abreuve d'eau bouillante à chaque heure.

                La provinidtsa pose sa main sur mon épaule. Elle tente de me convaincre que la tasse au support argenté de dentelles que je voudrais acheter n'est pas onéreuse, contrairement à l'opinion que je porte. Je suis intraitable en affaire. Le sourire qu'elle arbore n'aura pas gain de cause mais j'emporterai ce dernier sans échange de roubles. C'est à présent que je descends. Son uniforme bleu nuit poursuivra sa marche forcée vers l'est, à la rencontre d'autres histoires.
               
                Irkoutsk a toujours une gare splendide. Dans le hall de sortie se dresse la carcasse imposante d'Alexey, mains dans les poches. Nul doute qu'il n'ait été au rendez-vous. A bord de son 4*4 nous nous dirigeons chez Nina pour une immersion immédiate. Petit déjeuner de blinis savoureux et thé fumant recouvre la table de la salle à manger dans la plus pure tradition. Ordinateur ouvert, et carte déployée, logistique en préparation, nous dressons les connexions entre les points de chute, conciliant les possibilités d'hébergement et les moyens de déplacement, les contraintes de calendrier, ainsi que l'absence de communication une fois sur place. Le Baïkal est à portée de jour.
               
                Tandis qu'Alexey s'occupe de rassembler le matériel manquant, nous sortons parcourir les rues d'Irkoutsk, redécouvrir des lieux connus ou reconnus marqués par les empreintes estivales.
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Photos de Russie

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Perle de Sibérie

Écran de glace contre écran tactile

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Irkoutsk - Camp de base. Inventaire de dernier instant. Sac à dos rempli à bloc, sac de couchage, raquettes, patin à glace, réchaud, popote. Ne manque que le plein de déshydratés, soupes, thon, thé et tout l'attirail nutritionnel pour les jours à venir. Ce sera une fois arrivés à Koughir. Nous sommes en retard. Faux. La marshoutka est en avance. Et aussi pleine de chinois. Pas des nouilles, des vrais, avec des doudounes et des appareils photo, et aussi des téléphones portables. Surtout des téléphones portables. Le minibus peine à quitter Irkoutsk, non pas à cause des embouteillages mais du fait que les compagnons prévoyants n'ont pas d'argent et que les arrêts devant les banques s'éternisent avant que ne leur soit accordé le droit de se remplir les fouilles de roubles.
«Les gars, sérieux, vous ne pouviez pas y penser avant?»
               
                Plein est, la ville disparaît, les allées de pins balisent l'allée royale qui mène au palais de glace. Assis sur la banquette du fond, la vue à l'avant du véhicule m'est barrée par un amas de manteaux entassés. D'un côté une vitre gelée, de l'autre la condensation lutte pour ne pas en faire autant. Un revers de manche facilite la visibilité. Entre les murs vitrés, ce sont des bras tendus, des doigts qui s'agitent sur les écrans tactiles. Des façades éclairées me donnent le vertige. Zoom, glissade, ouverture, défilement, fermeture. Des lumières artificielles dilatent mes pupilles. Je suis cerné. Eux sont prisonniers d'une excroissance, d'un prolongement de bras rechargé sur des batteries autonomes. L'asphalte troque sa piste pour de la terre. Je suis étonné de voir les collines s'élever et les versants pelés, moutonnée d'un drap de soie blanche. La piste monte encore, slalome et se contorsionne derrière les montagnes où sommeille le géant glacé. Bientôt l'étendue d'un miroir fait son apparition. On défait les sangles du toit pour descendre les bagages qui ne craignent pas le froid. Le vent fouette le visage. On repart, à bord d'un autre véhicule. La route devient glace et deux allées de bâtons celés dans l'eau gelée marquent le passage. Le Baïkal nous ouvre une autoroute, nous enlace de ses bras solides.
               
               
Les portables s'agitent, deviennent plus virulents, écrans collés aux fenêtres, à filmer les mêmes étendues glacées. Le ton monte, les gestes s'amplifient. Aussitôt filmé, photographié, déjà postés, mis en ligne. Les commentaires tombent. Les regards se baissent. Il faut répondre. Le silence revient. Yeux rivés sur les écrans. J'y étais. J'ai vu. Comme une marque cochée sur le livre des incontournables. Alors je m'en remets à l'occupation la plus navrante et sournoise qui en d'autres lieux me révolte. Je deviens le critique, donneur de leçon, observateur malhonnête de touristes avides d'images, accroc d'écrans virtuels, dépossédés déjà de la réalité.
Je suis moi aussi assujetti au gourou Azerty, acculé par la joute quotidienne des mails, navré de m'y conformer mais lucide sur la nécessité de m'en extraire. Si je devais plier sous le poids des cartes mémoire de téléphone pour jouir du partage instantané, je préfèrerais suivre l'actualité du net et rester scotché à l'écran 15 pouces à attendre que ne tombe le virtuel. Lorsque les mêmes images auront parcourue les téléviseurs géants, que les mêmes histoires auront illuminé les façades des tablettes tactiles, il ne restera qu'un l'imaginaire stérile, un dictat de l'expérience virtuelle uniformisée. La faiblesse et la fragilité de l'homme est une autre réalité que la technologie ne saurait dispenser mais aucun écran plasma ne saura rendre les sensations ni les émotions que procurent les pigments de lumière lorsqu'ils frappent notre écran de réalité. La nécessité de rester connecté au vivant passe par celle de se déconnecter aux réseaux de faux semblants et d'illusions passagères. Il faut être armé d'une volonté féroce que ce que nous sommes ne peut être le témoin que de ce que nous faisons, et non de ce que nous aurions voulu faire. C'est cette énergie qui me porte à parcourir les échelles pour rejoindre les cimes et à jouir des nuanciers déployés par les génies de la couleur, et frémir par les histoires d'un pêcheur d'omouls.
               
                Je reste figé, prostré même, focalisant l'univers de glace que je visualise les yeux grands ouverts, captant autant de photons que je le peux pour en saturer mes rétines. Le Baïkal est un jeu de lumière sur un miroir immense. Le voyage est un jeu immense dans le miroir des rêves.
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Transsibérien-Baikal hiver

Croyance bouriate

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Une organisation est susceptible d'être remise en question. Il s'agit d'être préparé à cette éventualité et de s'adapter aux changements. A 10h une voiture devait nous prendre chez Nikita, la pension la plus renommée de l'île d'Olkhlon. Un problème mécanique oblige à revoir les plans. Départ avec un léger retard. Nous rencontrons notre nouveau chauffeur, Micha, un pêcheur de la région. Nous passons faire quelques achats au supermarché du coin et rejoignons le lac à bord de la petite voiture. La sensation de rejoindre la promesse d'un rêve devient réelle. Le lac se dévoile tel un joyau aux reflets de pierres précieuses. Sur la piste sans étoile un miroir translucide simule des étendues liquides. Des bassins immenses attendent notre venue pour nous immerger, nous happer. Soudain pénétrant dans la grande marre aux imaginaires, un instantané fige l'eau en glace. Un hublot de verre strié sous la surface et haché de brisures verticales nous isole du bain glacial. 80 centimètres de couverture solide constitue un couvercle contre l'hydrocution. Des reflets bleutés colorent un univers majestueux. Ici des barrières de glace, des blocs tels des diamants géants, scintillent au soleil. Là des fissures obligent à contourner l'obstacle ou s'élancer pour le franchir.
Nous rencontrons d'autres véhicules de pêcheurs. Selon les traditions et les croyances bouriates, il faut rendre hommage aux montagnes et à leur esprit. Ce rituel ne saurait se faire sans la bénédiction d'une liqueur sacrée. Alors on sort la vodka du coffre et on en asperge quelques goûtes sur le capot, avant de tremper l'index ou l'annulaire dans la tasse et de faire jaillir en l'air quelque filets minces en direction des sommets. On n'oubliera pas d'en d'avaler une bonne lampée, indispensable pour se préserver de l'atmosphère glacée et ventée. Il se trouve que sur la rive ouest du Baïkal, dans cette partie du lac tout au moins, les montagnes se donnent la main dans un esprit de solidarité. Du coup les arrêts se succèdent. Les verres également. Le vent balaye des minces filets de neige qui suivent les courants du sol comme des serpents ondulant. Les reflets sont magiques. Univers onirique de glace et d'hommes.
«Za sdarovie- A ta santé»
               
                

La route s'éternise. Je plisse les yeux, l'alcool se diffuse. Lorsque j'ouvre les paupières je sors d'un préambule et entre dans mon rêve éveillé. Ce que j'avais imaginé à force de lecture et de représentations se trouve devant moi, multiplié par la puissance du réel. Il y a 4 ans j'avais pénétré l'univers du Baïkal comme on entre dans un livre d'aventure. Je me trouvais à bord de l'hydrofoil qui traverse deux fois par semaines le lac, sur sa ligne nord/sud, lorsque ses eaux libérées redeviennent une voie navigable. En pleine mer, comme on l'appelle ici, c'est Sergey le garde forestier de la réserve de la Léna qui était venu me chercher sur sa barque à moteur, m'arrachant au bateau pour l'arrêt duquel le capitaine m'avait octroyé un bon bakchich. Je m'étais fait la promesse en quittant cet univers d'y revenir pendant l'hiver, lorsque le manteau de glace emprisonne la plus grande réserve d'eau douce au monde et relie en même temps les hommes par des routes provisoires. J'ai attendu 4 ans. J'ai parcouru 9 000 kilomètres, 4 jours de train, 1 journée de bus puis un long trajet en voiture pour saluer ma promesse.
               
«Za sdarovie»
               
                Voici qu'apparaît, au delà d'une langue d'un trésor de glace, Solnetchnaya l'ancienne station météo de l'ère soviétique, toujours active. Les représentations solidement arrimées à son imaginaire sont souvent bien plus puissante que la réalité moins sucrée, et il arrive qu'à trop espérer on soit déçus. Mais il y a des certitudes qui ne peuvent décevoir, car elles sont amarrées à la profondeur de l'être, inscrites sur une partition qui échappe à la rationalité. Je crois malgré cela m'être trompé. Ce que je découvre est bien plus magique que ce que j'avais imaginé.
               
                Avec l'argent du transfert Macha a acheté des jouets pour le petit fils de Léna. C'est elle qui m'avait hébergé il y a 4 ans et elle semble aujourd'hui surprise de mon arrivée, vraisemblablement non informée. Elle ne nous reconnaît pas, dans un premier temps, avant de se rappeler les parties de cartes à la lueur des bougies. Moi je redécouvre le visage rondelet de cet ermite des contrées 
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sibériennes qui depuis plus de 25 ans a fait le choix de vivre sur les berges d'un conte de fée, pour ne pas être avalée par les tentations de la ville. Aujourd'hui un groupe électrogène apporte un confort non négligeable pour les soirées d'hiver. Léna a changé de maison et s'est déplacée dans un logement mitoyen, plus petit et plus facile a chauffer où elle vit avec sa fille et son petit fils. Il y a quelques semaines il faisait -40°C. On ne badine pas avec l'hiver en Sibérie.
               
                C'est dans une autre cabane qu'on déballe nos sacs, organise l'espace, et écoute les premiers crépitements du poêle. Tandis que la nuit a recouvert Solnetchnaya, que du conduit de la cheminée s'extrait le souffle du bois consumé, Olgan, un des pêcheurs bouriates, frappe à la porte. Il entre et installe sa carrure bedonnante sur le bord de ma couche. Nous l'invitons à partager un thé. Il n'aura rien d'autre le bougre. Il faut dire qu'il n'est pas venu à jeun, et que son taux d'imprégnation alcoolique est déjà bien avancé. Il restera longtemps, avec la promesse de revenir en pleine nuit porter du poisson.
« Je reviens dans 30 minutes! Ca vient du cœur» s'efforce t-il de me dire.
Notre attente n'entendra que ses pas autour de la cabane qui finiront par s'éloigner le long des galets, illuminés par la lune grandissante. Luisa surveille qu'il ne chute pas, abandonné aux divinités du lac.
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Transsibérien-Baikal hiver

Besoins essentiels

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Le poêle à bois est le compagnon le plus fidèle de l'homme à la condition exclusive de lui accorder un intérêt sans la moindre relâche. C'est un être intraitable. Au moindre égarement, au moindre oubli, son intransigeance vous laissera de glace. C'est également le compagnon le plus indispensable de l'hiver. Tenter d'en faire abstraction serait un suicide. A 4 heures du matin je viens le complimenter, le rassurer et le nourrir de ma présence. En quelques secondes il me ravive sa flamme. Jamais je n'ai rencontré ni partagé ma chambre avec être plus enclin aux états d'âme.
               
                A travers la fenêtre, le Baïkal offre les couleurs de l'aube au miroir sur lequel les reflets bleus et rosés signent le contrat d'une journée qui ne pourra être que réjouissante. Un coup d'œil au carreau et je me re glisse dans mon sac de couchage. Au réveil il faut accomplir les rituels d'usage pour satisfaire les besoins indispensables. Il est d'une grande satisfaction, dénué d'autres impératifs inutiles, encombrant, assaillant, que de devoir combler l'absolu nécessité. Dans la matinée froide et ensoleillée, il faut déneiger à grands coups de pelle pour extraire les bûches enfouies sous les chutes abondantes de neige. Il faut aller rompre la glace qui se reforme en permanence en surface pour en extraire du trou l'eau nécessaire au quotidien. Pris en étau entre le lac et la taïga, l'homme puise dans la nature les besoins qu'elle a l'élégance de lui offrir. Si une vie est remplie d'autres obligations que celles du coureur de taïga ou du pêcheur d'omouls il nous appartient de fixer les limites d'un superflu dévorant.
               
                Je marche sur la grève entre plaques lisses, amas chaotiques et allée de galets qui indique le chemin vers Pokoiniki où demeure dans mes souvenirs le cap protecteur de Natasha et Sergey. Les choses changent aussi sur les rives du lac paisible. Natasha a perdu son poste de biologiste. Le couple a quitté son cocon, et la balançoire suspendue n'oscille plus. Ils ont construit une cabane plus au sud du lac où il était prévu d'aller séjourner quelques nuits, mais Sergey
a été retenu à Irkoutsk par l'administration. Son ancien paradis est devenu une résidence administrative et le tourisme y est désormais interdit. Même Youri le sibérien aux yeux couleur mer est allé vivre plus au nord, au village de Zavorotnie.
               
Une cheminée fume. Un garde se tient devant la porte de sa cabane. Je le salue. Il ne moufte pas. Il nous rejoint plus loin sur le lac, monté sur son véhicule motorisé, pour nous signaler que c'est ici lui le patron.
               
«Bonjour, on se promène le long de la berge»
C'est interdit. Réserve privée.
               
C'est la rencontre à laquelle je m'attendais tout en voulant l'éviter. Il n'est pas le genre de gars avec lequel on a envie de perfectionner son russe et je doute qu'il m'invite à boire le thé.
«Je ne savais pas, on repart» (regard fixe du garde et hochement de tête pour approbation)
Tu parles que je ne savais pas! Nous faisons demi-tour à travers le bois, puis faisons une pause pour se réchauffer avec buvant un thé chaud sorti du thermos. Qu'il en déplaise au gardien à la mâchoire carrée. Le lac rugit. Il pousse un profond gémissement de désaccord qui se propage sous nos pieds. C'est le chant des glaces. Des puissantes frictions, des actions mécaniques surnaturelles rappellent que le lac est vivant. Ses soupirs profonds sont des barrissements d'eau douce, des mouvements tectoniques glacés. Il y a moins de six mois je descendais le Rhône à vélo, en allégorie au fil de la vie qui nous conduit le long de ses méandres. Aujourd'hui cette vie en apparence figée chante sa mélodie du vivant dans une partition enchanteresse.
               
            Sur la plus grande patinoire jamais déployée qui ferait rougir de jalousie le plus beau complexe olympique, dans de longues glissades, chaussé de patins de hockeyeur, j'explore les étendues lisses. Attention aux fissures. Le spectacle sous les pieds est si divin que les yeux restent accrochés aux profondeurs taillées dans des formes que nul autre que les divinités du lac n'auraient pu inventer. Je comprends à ces instants l'apparition des fées dans le recueil de nouvelles de mon amie G.Dunbar qui m'accompagnent aussi durant les soirées, à la lumière de ma frontale.
Il faut savoir préserver ce qui peut l'être, tant que nous avons ce pouvoir.

 
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Transsibérien-Baikal hiver

La nature: source et ressource

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La réalité dans ce qu'elle a de plus sublime génère une sensation d'équilibre parfait. Les instants s'écrivent au présent. Ils se graveront dans le souvenir de manière définitive. Je suis assis sur trois planches de bois, café fumant dans ma tasse verte, chauffé au soleil de 15h, tant bien même que la température voisine avec -10°C. Vodkou et Ribou, les deux chiens de la station que j'ai rebaptisés, viennent me complimenter, et prendre leur ration de caresses. Ils me donnent les leurs. S'ensuivent de longues parties dans la neige. Ils jouent, chahutent, roulent, se livrent au corps à corps dans le souffle de leurs gueules ouvertes, et le crissement des coussinets sur le sol, seule signature auditive à peine perceptible dans le silence sibérien. Eux aussi veulent écouter le chant du lac. C'est un moment d'éternité et de communion ardente. Le panorama que la plume ne peut rendre, cerné de la mer et des montagnes, nappé de blanc, forment un territoire sauvage où s'inscrivent en harmonie ceux qui le côtoient. A coup de -10°C mon café succombe au froid, et se transforme en café frappé. Moi c'est par le décor que je le suis, mais loin d'être congelé, les sens en alerte.
               
                Dans les forêts de Sibérie, voilà un titre convolé ou convoité que j'ai envié d'appréhender à sa juste mesure. Chaussé de raquettes tel le messie des steppes qui marche sur l'eau en poudre, je m'enfonce dans la forêt à la découverte du territoire inconnu de la taïga enneigée. Ecarter les branches des pins pour ouvrir le passage, définir sa trace et se sentir découvreur d'un espace vierge balisé par quelques empreintes animales. En grimpant sur les premières collines s'ouvre un horizon de prédateur d'images.
               
               
En redescendant vers le nord, une baie offre un lac dans le lac. Sur la piste glacée vertigineuse les blocs de glace que je fais glisser comme les palets de curling mettent au défi les lois de Galilée. La glace est un territoire temporaire, immense domaine aux formes changeantes qui modulent les mouvements aquatiques. Ici des grondements se font entendre, des coups de tonnerre sous marins qui se propagent à la vitesse du son dans le milieu liquide. Le coup de foudre aurait-il ici son origine? Son mystère unie les rencontres imprévisibles. Les déchirures s'ensuivent, souvent. Les fissures sont celles des affres de la relation qui me relie au lac en ces instants précieux. Elles rendent instables les carres taillées de mes patins. Crispé, prêt à chavirer jusqu'à ce que l'union du sol et des lames retrouve une portion dégagée. Je reste debout. Des formes se dessinent à la surface de la glace, étonnantes sculptures verticales où se dessine le fond. A plusieurs dizaines de mètres la clarté rend visible les fonds de galets comme dans un aquarium géant. Le Baïkal offre à celui qui se penche sur son plafond de verre la profondeur de son âme.
               
                Boris nous apporte des omouls frais, glacés mêmes. L'avantage dans ces lieux est que le congélateur est à portée de main. Il faut préparer, trancher, puis cuire dans l'eau bouillante et se délecter du festin du monde. La lune a rendez-vous avec le Baïkal. Elle est pleine et sa lumière éclaire les cristaux du lac qui brillent comme une mer tourmentée dont les vagues sont des réflecteurs dans la nuit profonde. La tourmente s'est figée, avec elle le cœur sibérien des hommes durs au mal, respectés pour leur force et leur sens du juste.
               
                Je me promène sur la langue de galets, écouteurs sur les oreilles pour fixer l'éternité. La musique est un capteur de lieu, un fixateur d'instants, une madeleine de Proust sans saveur sur le palais. Elle s'imprègne d'un décors. Mes pas procèdent avec assurance et méthode. Je pense au lac comme à un amour que l'on va quitter bientôt, tout simplement parce qu'il le faut, son parfum d'omoul sur les mains. Les pêcheurs sont encore sur le lac, rassemblés autour d'une voiture, surement en train de décharger les dernières caisses et d'avaler une dernière vodka. Dedans il fait une chaleur de Russe, aussi chaud que froid dehors. J'avale une vodka pour célébrer le lac immobile et les images qui resteront figées comme ces vagues. Je m'incline devant la puissance et la splendeur millénaire de ce lieu incroyablement fascinant. Je tire ma révérence aux divinités du lac qui passent me prendre pour amant.
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Transsibérien-Baikal hiver

Kocherikovo

Duel au sommet, tout au moins à l'altitude de 460 mètres du lac, entre le poêle qui se prend pour le foyer d'une bania, et moi qui tient la comptabilité du stock de bois. L'étuve me sort du duvet et me contraint à ouvrir la porte pour laisser entrer un peu d'air froid. Tant pis pour le bilan énergétique. Je me lève à intervalle régulier de temps lui donner une à une les bûches qu'il ingurgite pour ne pas mourir de faim. Bouchée après bouchée je donne la becquet au foyer affamé en contrôlant sa boulimie pour ne pas mourir de chaud.
Dernier levé de soleil aux couleurs rosé et bleutée qui colorent les blocs de glace et l'horizon. Les chiens aboient. Ils sont devant la cabane et viennent me faire la fête lorsque je sors la tête et le sceau de liquide que la nuit a produit à force de thé et de café. Lena est allé faire les relevés météorologiques et raconte comment un ours, l'été dernier, s'est aventuré jusque devant la maison. Une sacré frousse. Sergey m'avait déjà montré des clichés pris près de la lagune de Pokoiniki mais jamais ils ne s'étaient aventurés si près. Recherchent-ils eux aussi la compagnie des hommes ou le luxe des cabanes? Le petit fils de Lena et ses traits marqués de bouriate nous scrute sans mot dire. Qui sont ces blancs becs qui font soudainement irruption?
               
                Vodkou et Ribou sont tout excités et batifolent comme des fous. Dans le regard de Vodkou se lit l'expression troublante d'une tendresse dévorante. Nous communiquons dans un langage indécodable. De longues caresses, encore, avant de ne laisser derrière moi mes camarades poilus. Vodkou présage le départ et préfère disparaître avant que la voiture de Macha ne fasse crisser ses pneus sur la glace. Tandis que nous quittons la station j'aperçois Ribou à quelques dizaines de mètres derrière, qui court à grandes enjambées, la tête en avant comme s'il avait oublié de me dire quelque chose d'important. Je laisse une émotion m'envahir. Moi aussi j'aurais voulu lui parler. Il s'arrêtera puis coupera à travers les monticules de glace pour rejoindre les maisons. Les sibériens ont le sens de la tragédie jusqu'au bout de la truffe de leurs animaux.
               
               
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Le lac en profite pour montrer ses talents de prestidigitateur. Nous roulons tantôt sur une mer calme nappée d'écume figée en pleine respiration, tantôt sur des écrans de verre parfait. Nous enjambons des zones de concrétion qui érigent des barrières, évitons les nouvelles failles ouvertes et cherchons les passages accessibles faute de quoi nous nous retrouverions plantés comme cette voiture qui depuis hier est immobilisée sur la surface mouvante.
               
                Changement de décors avec l'arrivée à Kocherikovo. D'un seul coup le standing grimpe de plusieurs crans et nous renvoie à la modernité. Bienvenu dans la cabane où les panneaux solaires ont inventé l'électricité. Ce qui ne change pas est la vue imparable. Sergey et Tania nous invitent à prendre le thé. Le sens de l'accueil est une caractéristique locale. Ils nous racontent qu'ils nous attendaient la veille.
«Je sais mais il a eu un contre temps. On ne vous a pas prévenu?»
               
                Bien sur qu'on ne les a pas prévenus. Il faut dire que les moyens de communication sont quasi inexistants. Sergey nous raconte des histoires de jeep qui tombent à l'eau sous l'insouciance de chauffeurs inconscients. Tania ira au supermarché du village voisin, à 40 kilomètre environ. 3 heures, aller-retour. Il vaut mieux préparer sa liste de commissions. Nous passons une commande de bière. Pour nous c'est le temps nécessaire pour aller explorer plein ouest en suivant une piste qui se faufile entre les bois et débouche sur une prairie immense dans laquelle s'alignent quelques maisons bouriates avec vue panoramique.
               
                Après s'être purifié l'esprit, la bania s'impose comme le purificateur du corps. A coups d'eau tiède sur le foyer de pierres, la vapeur envoie son souffle brûlant. Chaleur et transpiration puis bain d'eau froide dans la neige, les contrastes de température débarrassent les impuretés et garantissent une totale relaxation. La lune pleine fait un corps à corps avec la ligne d'horizon. Une perle rouge et lumineuse flirte avec l'obscurité. Le satellite est sublime. Les craquements et les roulements sous marins sont gigantesques.
               
                
La nuit est tombée. D'autres suivront. Macha fait irruption dans la cabane. Il dormira ici. Sergey ne tarde pas. Longues partie de cartes. La bière ne coule plus. Sergey ramène des munitions de vodka. L'enjeu du jeu est de remporter la mise: avaler un verre de vodka. Aspect intéressant: il n'y a pas de perdant. Nous trinquons à la France, à l'Italie, et à la Russie pendant que Sergey fait éloge de Poutine. Macha, imbibé d'alcool blanc, n'a plus de vierge que le liquide qui s'est répandu en lui. Ses idées sont moins pures et les tentatives de passer la nuit avec Luisa plus pressantes. Du coup notre relation frère et sœur évolue en mari et femme. Ce qui a le mérite de calmer un peu les ardeurs de Macha. Ca ne calme pas le thermomètre qui indique -28°C. Ni les courbes exagérées de Sergey qui titube dans la neige.
               
                Le poêle aussi trinque et ingurgite les bûches comme nous les verres. Sa boulimie lui fait avaler sa deuxième ration de la soirée. Il a la gueule de bois. Macha est chargé de le rallumer, sauf que lui aussi est allumé et oublie de modérer l'appétit du vorace. En milieu de la nuit la température tombe à 10°C. Ca fait tout de même toujours 38°C de plus que celle affichée au thermomètre. 
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Transsibérien-Baikal hiver

Triste nouvelle

Après les effluves de la nuit et les vapeurs dissipées, c'est au tour de Macha de s'être évaporé, laissant pull et sous vêtements dans l'entrée. Le réveil se fait à la hache. C'est un bon moyen pour fendre les idées vaseuses.
               
                Dans le silence sibérien, je reste planté, enfoncé dans la neige jusqu'aux mollets, à écouter la profondeur du silence, que quelques chants d'oiseaux parviennent à peine à rompre dans une harmonie la plus totale. Le bleu profond est une chape renversée de mer d'huile, et la vaste prairie cerclée de bois et dominée de montagnes saupoudrées de sucre forment un cirque qui me figent dans l'éternité. L'origine du temps ne peut que provenir de là. Relié à la nature intacte on peut comprendre que le sibérien puisse être si peu loquace. Il n'est pas besoin de mots pour combler ce silence absolu. C'est un privilège rare.
               
                Sergey apporte du porc congelé dont quelques coups de hache parviendront à briser les côtes. Cuits à l'eau bouillante, aromatisé avec un oignon, il sera un délice régal de viandards au pays du poisson. Tandis qu'un bouriate passe devant la cabane, tiré par un cheval et installé sur son traineau de la nuit des temps comme dans un roman de Tolstoï, il nous faut déjà boucler les sacs.
               
                Macha n'est pas réapparu, ce sera son père qui fera le copilote, et son frère le chauffeur pour reprendre la route vers Olkhlon. L'allée qui remonte vers Koughir nous dépose devant la pension Nabaimar. Je suis rattrapé par la technologie. Mon téléphone portable est dans la poche intérieure de ma parka. Je le sort tandis que je me dirige vers un magasin pour acheter du thé noir. Un message de mon frère s'affiche sur l'écran de mon vieux combiné. Un message qui date de trois jours et dont le contenu inhabituel sonne comme une annonce terrifiante. Le genre de message comme ne s'en envoie pas, où il est question d'acceptation, de manque et de tristesse. La portée est limpide. Je reste stoïque, poursuis mon avancée dans le froid, mains dans les poches, le menton dans le col de ma parka, les yeux fixes, les pensées figées. J'hésite entre ignorer le message, reporter le moment- puisque je n'y puis rien- et y répondre. C'est trop tard. Je n'avais pas qu'à allumer le portable. En fait il fallait que je l'allume. Je dois savoir. Réponse à mon frère. Je rentre dans ma chambre. Allongé sur mon lit je feuillette un bouquin en Russe que j'ai récupéré sur une étagère du couloir. SMS de mon frère. 4 mots pour que cesse le temps. Le couperet tombe: «On enterre J...aujourd'hui»
               
               
Les larmes de désolation succèdent à celles de la frénésie. Première conclusion: le Baïkal est une bulle dans l'espace, où le monde extérieur n'existe pas. C'est un territoire isolé, hermétique du monde extérieur, où une guerre nucléaire pourrait avoir été déclarée que les rayonnements m'auraient atteint avant que j'en eu été informé. J'abuse. A peine. Deuxième conclusion: quitter le Baïkal, c'est faire resurgir une autre réalité, intransigeante, terriblement amère et sans concession. Elle n'est que plus terrible, déconcertante, brutale. J'en appelle une minute à mes inspirations du passé. S'abandonner à la vie. Coûte que coûte. Surtout parce que ça nous coûte. Parce que sans gouter à ses saveurs, la vie s'enfuira pour laisser place au goût de la mort qui n'aura pas davantage d'indulgence. La vie n'est qu'abandon, soumis à des forces incontrôlables. Ni bonnes ni mauvaises. Les forces de constriction de la glace donnent lieu à des brisures, des lignes de faille, des fissures géantes qui se referment pour en faire surgir d'autres. Ciselures magnifiques qui happent l'imprudent, l'impréparé. Pour sentir le pouls du monde, je dois me résoudre à ignorer celui d'un être. A l'heure où je termine mon dîner, aux alentours de 19h, la confrontation des univers m'assaillent. Deux réalités distinctes se percutent. Les failles s'ouvrent. Le temps perd ses repères. Je perds les miens. Tandis qu'à 10 000 kilomètres ma famille se réunit pour suivre le corbillard macabre, j'apprends une nouvelle tombée 4 jours plus tôt. Les corbeaux croissent. Autour de moi les piverts frappe les troncs. J'ai voulu être seul. Je le suis. Le Baïkal grondait comme des coups de tonnerre, hurle sa colère, à faire trembler les isbas sur ses rives. Les messages claquent comme des coups de pistolet qui font chavirer les hommes embarqués sur les eaux de la destinée.
               
                «Toc toc toc...police!»
Alexey fait irruption dans la chambre, chapka vissée sur la tête. Des histoires de Baïkal, d'Iakoutie, des histoires à replonger dans le rêve, d'autres portes qui s'ouvrent vers de nouveaux horizons, des sauts vers les températures record. Mes rêves sont emportés au delà des brisures maussades, tiraillés dans ce moment sans consistance, ni réel ni irréel. L'expérience de la déchirure est le plat de consistance de l'acceptation douloureuse de l'absence, du renoncement à ce qui nous de possède. Philosophie russe. C'est une dernière poignée de main, ce seront de longues évocations. Il n'y a de place que pour la vie. Accepter l'inacceptable et ne jamais cesser de croire.
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Transsibérien-Baikal hiver

Trajet retour

Sensation d'être dans une réalité virtuelle. Où est ma place? Pendant qu'on pleure un disparu, que l'innocence de l'enfant d'un an sourit de la disparition d'un père, je suis installé à la table à manger des blinis délicieux et boire du thé. Les mondes se percutent. Errance sur le lac. Errance dans mes pensées. Elles rebondissent sur la glace, se percutent comme des cristaux de pureté qui glissent et éclatent sous les chocs. Un éclat de lumière jaillit. Une vie se brise en plein élan.
               
                La marshoutka passera à 12h20. La fille de l'accueil, un modèle d'hospitalité, nous ouvre la porte de la salle à manger pour se mettre au chaud, patienter et boire encore des boissons chaudes. En cuisine d'autres filles rangent et briquent. Musique et sonorité locale. La mélancolie russe m'embrasse. Elle fait du bien. J'aurais pu faire le grand écart sur la glace, chaussé de patins résolus à suivre des trajectoires différentes. C'est à Koughir que je le fais, entre le rêve de la vie sibérienne et le cauchemar de la mort familiale.
               
                Le marché central d'Irkoutsk. La neige a fait son apparition. C'est une enveloppe de protection contre la fadeur. Elle me protège des froideurs de l'être. Rue Proleterskaya. Nina rentre les chiens avant de nous ouvrir. Il fait toujours aussi bon dans son intérieur chaleureux où on a envie de s'asseoir devant une tasse de thé et se laisser bercer par ses petits pas saccadés. Deux gros et beaux chats ont pris mon lit d'assaut. Sa nièce est un trésor d'attention. Elle prépare des boulettes de viandes et une purée de pomme de terre pour le dîner. Petits cours sur les confitures que la saison chaude à la datcha permet de stocker pour l'hiver.
               
                Une dernière nuit feutrée. Un dernier petit-déjeuner avant de saluer Nina. Dehors les flocons tourbillonnent. Un tapis blanc a repeint la ville. Irkoutsk sous la neige en février, ça ressemble un peu plus à la Sibérie.
               
                Je pensais que le Baïkal n'existait que dans les rêves. Il est bien davantage que ça.
               
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Photos de  Russie

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Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais à avoir de nouveaux yeuxMarcel Proust